Rong Rong, négatifs gagnants

17 mars 2009

 0191.jpgRong Rong est photographe. Depuis son arrivée à Beijing au début des années 90, la photo ne l’a jamais quitté. Elle est, année après année, restée au centre de tout: outil de témoignage des performances de « l’East Village » où il habitait, objet fétiche pour capter le quotidien de Liulitun (la maison-communauté d’alors), espace grand ouvert enfin, le Three Shadows Photography Art Center, lieu d’exposition au cœur de Caochangdi, district artistique de pointe au nord de 798.

Bref, la photo et Rong Rong ne font qu’un. Comment filmer cette unité ? Cette fidélité ? Dans un tel chaos urbain ? Nous retrouvons Rong Rong et son épouse Inri, tous deux à la tête du Three Shadows, au milieu de l’exposition des photos new-yorkaises de l’artiste Ai Weiwei.

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De fiancée japonaise, Inri est devenue mère de trois petits garçons. Rong Rong, lui, a quelque peu délaissé ses moyens formats pour endosser le rôle de dirigeant de structure culturelle. Le couple vit et travaille ensemble. Au fil des photos, nous égrenons les ans en remontant jusqu’à l’impressionnante série du Mont Fuji – leurs corps nus sur la glace un petit matin d’hiver – et à l’insouciance de Liulitun. Le tournage est émouvant. Il nous replonge dans des souvenirs communs, ceux d’une époque de tentatives, de découvertes, d’attentes, de premiers séjours à l’étranger et de ces fameuses « amitiés internationales » non pas celles chères à Mao, mais plutôt celles qui feront le ciment de la future embellie de la scène artistique chinoise.

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Beijing englouti…

16 mars 2009

Une belle journée pékinoise, ensoleillée. Le printemps arrive. Au vieil Institut des Beaux-Arts dans le centre ville, une vigne morte reste agrippée aux murs grisâtres. Autour, les immeubles et les tours menacent ce qui ressemble de plus en plus à un navire échoué. On lui donne quelques semaines. Cadenassé, abandonné. Nous sommes là pour repérer un lieu d’interview pour Fei Dawei, lui qui en a été diplômé et même tout jeune enseignant avant de partir s’installer en France. Ironiquement, l’administration du Beijing Hospital a investi les salles de classe et les bureaux des profs. Renvoyés vers l’administration centrale de l’hôpital, nous déambulons avec Zhimin à travers d’immenses couloirs jusqu’au Bureau de la Propagande indiqué. 11h30, porte fermée. Au bout de cinq minutes, un type en ressort et nous dit de revenir après la pause déjeuner vers 13h30… Du coup, nous allons déjeuner au Made in China, le resto du Hyatt se trouvant juste à côté. Le coin a bien changé : jadis entrelacs de hutongs sinueux (les ruelles traditionnelles pékinoises) et de maisons basses, aujourd’hui quadrillage de larges rues et hautes tours. Mais la rue de l’Institut des Beaux-Arts a gardé l’appellation hutong. Ils sont vraiment trop forts !
Bref, après le déjeuner, l’administration, égale à elle-même, nous donnera un veto de principe.

Derrière les paravents de la Concession française

12 mars 2009

Pearl Lam

Nous retrouverons les toiles et les portes sculptées de Zhang Huan chez Pearl Lam, l’une des personnalités les plus excentriques de l’art contemporain à Shanghai. Voici une très belle femme, filiforme et savamment ébouriffée, perchée sur des talons à plateforme et qui vit en étage élevé d’un luxueux condominium de la Concession Française. Dans son immense appartement envahi d’art contemporain, les stars du design côtoient celles de l’avant-garde chinoise. Un fauteuil de Ron Arad fricote avec une sculpture de Xu Tiange. Tout est « hyper». Hongkongaise, elle parle un anglais très british avec une voix cassée comme les Italiennes. Pearl Lam est connue pour son rôle de galeriste mécène mais aussi pour ses dîners aussi mondains qu’extravagants où le tout-Shanghai se retrouve dans son salon.
Pearl Lam

L’interview démarre mal : nous arrivons avec 30 minutes de retard en piétinant dans nos protège-semelles en plastique pour ne pas salir le parquet, et je démarre avec une question sur ce que notre hôte aurait appelé la « techno-électro révolution ». Sacrilège! Comment aurait-elle pu écrire une chose pareille (…?) Nous passons. Franche, passionnée, amoureuse et révoltée, Pearl Lam se livre sans chichis et s’avère l’une des rares à spontanément pointer un certain manque de confiance en eux des Chinois. Bingo. Bon, nous passons finalement un bon moment ensemble, sûrement trop court, forcément trop court.

Factory shanghaienne ?

10 mars 2009

Zhang Huan

Un seul rendez-vous avait été fixé à l’avance. Celui de Zhang Huan, artiste à la légende sulfureuse. Nous avions dû partir tôt le matin pour nous enfoncer dans l’improbable banlieue shanghaienne et donc nous perdre (comment faire autrement?) au milieu des résidences privées néoclassique d’un goût incertain, au milieu des chantiers poussiéreux et des hangars d’on ne sait quoi mais bref, au milieu d’une sorte de campagne en sursis, raptée par des envies de ville et de brusque modernité.
Vers 10h, l’usine de Zhang Huan, employant une centaine de personnes, est enfin dénichée. Je suis assez curieuse de voir à quoi ressemble le héros du body art chinois des années 90. Zhimin aussi.
Zhang HuanEn fait, il est habillé. Normal, mais je réalise que je ne connaissais le personnage que nu. Accroché à des chaînes suspendu au plafond, recouvert de miel et de viscères de poisson et accroupi dans des latrines, plongé dans une baignoire remplie de mèches de cheveux. Ce jour-là, il porte un pantalon ample en laine à chevrons et une casquette en laine assez chic. Un peu planqué quand même. Méfiant aussi. La visite se passe: les étudiants-assistants, les toiles de cendres d’encens, le projet d’opéra, l’atelier d’ébénisterie, la cantine, les restrictions budgétaires à cause de la crise… nous voyons peu et plein de choses à la fois, il y a de gros chiens bergers qui aboient et terrorisent Tian Li, les avions passent au-dessus de nos têtes et atterrissent tout près.

Shanghai, fin de l’horizon

9 mars 2009

En arrivant à l’aéroport international de Pudong, nous avions prévu le choc. Trente ans et trente degrés dans la figure! Nous passons d’une Chine rétro des années 80 à une Chine ultramoderne déjà plongée dans ses années 2010. Des -15°C de Jixi à la tombée du jour aux 15°C humides de Shanghai. L’Expo Universelle est sur toutes les pubs, tous les mini-écrans des taxis, la propagande visuelle y est dingue.
Chantier De toute façon, la ville elle-même est dingue: des forêts de tours identiques sur des kilomètres carrés, échangeurs s’empilant les uns sur les autres, ponts suspendus, écrans géants à gogo, échafaudages en bambou, des filles sorties des pages de Vogue et des ouvriers traînant leur sort de migrants de boulots précaires en dortoirs mal famés. Sacrée ville. En retournant dans sa ville natale après dix ans d’absence, l’artiste Chen Zhen (installé en France, mort en 2000) avait eu ces mots : « Mais… il n’y a plus d’horizon…! »
Sur l’épaisse moquette de l’aéroport, les garçons poussent les chariots en chantant des airs d’opéra comique du Dongbei (nord-est). Une manière bien pékinoise de commencer à se moquer de Shanghai et de son côté bling-bling …

Reéducation politique dans la steppe du Dongbei…

Jixi

9 mars. Nous quittons à regret Jixi, ses mines, son froid et sa lumière éclatante ainsi que le Garden Palace Hotel, le cinq étoiles de la ville qui nous permettait d’échapper aux hôtels de passe et leurs nuits sonores et enfumées. Bon, le Jixi interlope nous aura un peu échappé.
B31-sml.jpgEn arrivant à l’aéroport de Mudanjiang, une Russe d’âge mûr bien-portante et maquillée comme une poupée matriochka vient me demander en v.o. où se trouvent les chariots à bagages. Elle a des dents en or et un regard un peu vide. Les garçons se marrent parce qu’évidemment il y a de fortes chances pour que ma nouvelle copine fasse commerce de son corps. Tian Li et Tao Yiran sont nés sous la politique de l’enfant unique, dans les années 80. La veille au resto, ils se sont repassé le film des dessins animés de leur enfance. On appelle cette génération celle des « du miao miao », les jeunes pousses uniques. Pourries gâtées. Pendant le trajet vers l’aéroport, Zhimin a dû rectifier l’éducation politique de Tian Li qui pensait que les étudiants manifestant sur la place Tian An Men en juin 89 voulaient juste s’opposer au gouvernement. Tian An Men fait vraiment partie de la mémoire politique mondiale. Avec quelques variantes, certes… Chez Zhimin, on sent la fierté d’avoir eu vingt ans cette année-là, d’avoir noué le bandeau blanc autour du crâne, aux côtés des manifestants.
A la cafétéria de l’aéroport, le café filtre coûte l’équivalent de 10 euros et ils servent même du Blue Mountain (le meilleur cru du monde ?). Ahurissant. Je résiste par charité envers Artline Films :) et nous patientons avec du chocolat russe jusqu’à l’embarquement. Dans l’avion de la China Eastern Airlines, je ne suis plus la seule blanche, quelques Russes sont aussi de la partie.

Jixi, dans les mines du Heilongjiang

3 mars 2009

Quelques jours dans une petite ville minière du fin fond de la Chine. Sur la carte, le Heilongjiang (ou  « La Rivière du Dragon Noir » en V.F.) est la province la plus septentrionale du pays. Nous ne sommes pas loin de Khabarovsk. A peine quelques centaines de kilomètres. Bref, c’est dans cette Chine paumée, refoulée, abandonnée à une sombre destinée minière, que nous atterrissons ce 7 mars en plein soleil. Un soleil glacial, une bise sibérienne, et trois caractères dorés posés sur le toit de l’aéroport : Jia Mu Si (Chiamussu sur la mini mappemonde de mon agenda français…) Ok.
Nous voilà dans le fameux Dongbei (Nord-Est). Il fait -8°C et beaucoup de vent. Zheng Yunhan nous y attend, il porte un long manteau vert de l’armée. J’avais rencontré Yunhan, « artiste émergent » comme on dit, en octobre dernier grâce à un jeune curator prometteur. Par chance, c’est aussi un bon copain de Zhimin, ce qui facilite aujourd’hui le tournage.
Six heures de van nous séparent de Jixi, ville natale de notre personnage. Six heures de cigarettes, de siestes, de bavardages, à travers la steppe semi enneigée… nous sommes déjà en mars. En s’approchant de Jixi, la terre devient plus charbonneuse. Un paysage d’usines enfumées et de voies ferrées se dessine. La ville est surnommée feicheng, « cité de l’arnaque ». Architecture soviétique, bâtisses en brique rouge, statues des dirigeants communistes, encore debout et terriblement exotiques aux yeux de l’équipe pékinoise !
B34-sml.jpgYunhanYunhan nous fait visiter le terrain de jeux de son enfance : la mine, les bâtiments des mineurs, les montagnes de rebuts pierreux sortis de 600 mètres sous terre. C’est évidemment dantesque, et du pain béni pour la caméra. Une fois devenu adulte, son terrain de jeux s’est transformé en terrain de travaux artistiques et donc décor de ses vidéos et de ses photos. Les responsables de la mine nous accueillent très gentiment, on nous propose même de descendre dans la mine. En guise d’épreuve du feu, je choisis celle du déjeuner où l’on me somme de goûter à un plat de larves de vers à soie rôties. Cool.

Zhimin et Yunhan